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Pourquoi l’AES veut décoloniser les savoirs ?

DW Afrique · Reliou Koubakin · 13 octobre 2026 · Source originale

Au Mali, au Burkina et plus généralement dans les trois pays de l’AES , on est vraiment dans une dynamique de solder ou de tourner dos à tout ce qui lie le Mali et le Burkina Faso à la colonisation, et donc à la France. Entre le retrait de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) et la rebaptisation des rues, on n’est pas vraiment surpris de ce choix de décoloniser l’enseignement.

Il y a une semaine, le ministre de l’Enseignement secondaire, Moumouni Zoungrana constatait : "Nos curricula sont des canaux qui nous poussent vers l'abîme. C'est pourquoi (..) nous avons décidé de relire ces curricula, d'en retirer les mots qui nous infantilisent et nous animalisent et d'y ajouter des chapitres qui promeuvent nos valeurs" . Cette décolonisation se fera dans l’enseignement de l’histoire, de la géographie et de l’éducation civique.

Le gouvernement burkinabè parle de "décolonisation des savoirs" . Pour le ministre de l’Enseignement secondaire, Moumouni Zoungrana, les manuels scolaires ont longtemps marginalisé les peuples africains en mettant davantage l’accent sur leurs défaites que sur leurs réussites. "Quand vous ouvrez nos manuels, nous sommes totalement oubliés. On n’a jamais mis l’accent sur nos victoires" , a-t-il notamment déploré.

D’autres observateurs préfèrent toutefois parler d’un rééquilibrage des contenus. Les réformes visent,  selon eux, à accorder une place plus importante à l’histoire précoloniale du Burkina Faso et de l’Afrique, ainsi qu’aux figures nationales, aux résistances africaines et aux réalités locales. Selon eux, il ne s’agit pas de remettre en cause les sciences ou les connaissances universelles, mais de corriger un récit historique longtemps écrit sous l’influence du regard colonial.

Il ne s'agit pas tant de réécrire l’histoire, mais  d’en proposer une nouvelle lecture. Le gouvernement burkinabè entend donc revoir les programmes, afin de mettre davantage en avant les valeurs, les figures historiques et les épisodes de l’histoire nationale considérés comme insuffisamment représentés.

Les changements devraient concerner principalement l'histoire et l'éducation civique. Elise Ilboudoest historienne, enseignant-chercheur à l’université Joseph Ki-Zerbo de Ouagadougou, . Ancienne ministre, elle a aussi enseigné dans les lycées et participé à la relecture des curricula cette année.

Elle indique à la DW que "ce qui pourrait être modifié, c'est surtout ce qui porte entièrement sur l'Europe, ou bien sur l'Amérique ou sur le monde arabe. Parce que souvent, nous avons plus de connaissances sur ces continents, européen surtout, que sur notre propre continent. Nous avons peu de connaissances même sur notre pays que sur les autres" .

"Dans les programmes, il y a un volume, un gros volume consacré à l'étude de l'Europe depuis, par exemple, la classe de quatrième, sinon même parfois de sixième. Il y a des bribes, jusqu'à l'université. C'est vrai qu'il y a un volume qui est consacré à l'Afrique, qui est consacré au Burkina Faso, mais souvent ce sont des généralités."

Le Burkina et le Mali seront-ils en mesure de raconter l’histoire de l’Afrique, de leur pays, sans complaisance. Raconter ce qu’il s’est passé, en bien comme en mal doit être le véritable défi. Elise Ilboudo ne voit pas du tout de risque qu’une idéologie fasse la place à une autre. "On veut recentrer juste les connaissances sur ce qui se passe ici et avoir une ouverture sur ce qui se passe ailleurs" . Il ne s’agit pas de cacher des choses mais de dire les faits, soutient-elle.

Selon Amadou Fall, docteur en Histoire sénégalais, il est important, au-delà de l’AES que chaque peuple se réapproprie son histoire.

"Mais l'Afrique a été producteur par excellence des grandes idées, des grandes productions artistiques, culturelles, scientifiques et autres. Moi-même qui suis historien, qui a été vacataire à l'Université Assane Seck de Ziguinchor pendant longtemps, parmi les modules que j'ai déroulés, j'enseignais l'Extrême-Orient médiéval. Au moment où la problématique majeure, c'est la connaissance de soi, l'appropriation de notre moi.  Finalement, j'ai été complètement dérouté, déçu par ce module parce que voyez-vous, mais le Moyen-Âge africain est là, il existe. Or, aujourd'hui, il est extrêmement difficile de rencontrer des intellectuels africains, fussent-ils même des historiens, qui peuvent vous parler du Moyen-Âge africain. Mais au nom de quelle raison ?"

Selon cet inspecteur de l'enseignement élémentaire à la retraite, "on ne peut pas faire fi n'est-ce pas de l'histoire du monde, de ce qui s'est passé en Occident, de ce qui s'est passé dans nos rapports avec les autres. Non, il ne s'agit pas de faire du nihilisme, du nombrilisme pour ainsi dire. Non, il s'agit de nous ouvrir en toute connaissance de cause. Je répète en toute connaissance de cause, n'est-ce pas, au reste du monde".

D'après les déclarations du gouvernement, la réforme a commencé à être appliquée dès la rentrée scolaire 2026-2027. Une rentrée qui a eu lieu le 1er octobre dernier. Pour le moment, les manuels scolaires n’ont pas encore été entièrement réécrits. Mais le changement aurait déjà commencé dans les établissements à travers des orientations communiquées aux enseignants.

D’après certains enseignants d’histoire et géographie, le ministère a notamment transmis un livret destiné au corps enseignant. Ce livret  indique les expressions que les enseignants sont invités à ne plus employer, mais également certains chapitres appelés à disparaître et de nouveaux contenus devant être intégrés aux cours. On le précise , la réforme concerne surtout les  programmes d’histoire, de géographie et d’instruction civique.

Au Ghana, une vaste réforme des programmes scolaires a été menée avec la participation de centaines d’experts nationaux. Les nouveaux curricula accordent davantage de place à l’histoire du pays, aux cultures locales, aux langues nationales et aux valeurs africaines.

Au Rwanda, les programmes scolaires mettent l’accent sur l’histoire nationale, les valeurs civiques et les références culturelles rwandaises. Ils sont également conçus pour aider à renforcer l’unité nationale.

Au Sénégal, les débats sur la souveraineté ont relancé la réflexion sur les contenus scolaires.

Au Niger, enfin, les récits historiques enseignés dans les établissements scolaires se verront bientôt modifiés. En effet, les autorités ont récemment  mis en place un comité chargé de réécrire l’histoire nationale du pays. Bref, le Burkina Faso n’est pas un cas isolé et n’est pas le premier à se lancer dans cette "décolonisation" des savoirs.

C’est d’abord le temps. Car la refonte des programmes d’histoire peut mettre un peu de temps voire quelques années avant que tout cela se mette en place. D'après certaines sources, les enseignants d’histoire au Burkina Faso par exemple attendent encore des directives plus précises. Certains craindraient aussi d’utiliser des mots qui ne sont pas appropriés.

Les nouveaux programmes devront être scientifiquement solides et reconnus par les spécialistes. Il faut que les historiens se mettent d'accord sur l'histoire à raconter.

L’autre défi concerne la formation des enseignants. Sans accompagnement adéquat, même les meilleurs programmes risquent de rester théoriques. Il y a aussi la question des moyens financiers.  La production de nouveaux manuels, la formation des milliers d'enseignants et la distribution des ressources pédagogiques représentent un coût important.

Enfin, la réussite de la réforme dépendra de son acceptation par l'ensemble de la communauté éducative. Une réforme imposée d'en haut peut susciter des résistances alors qu’une réforme comprise et partagée a davantage de chances de produire des effets durables.

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