En Centrafrique, le statut public de certains artistes fait débat

Bangui souhaite que les artistes deviennent des ambassadeurs culturels de la République centrafricaine .
Depuis août 2022, au moins 200 artistes ont ainsi été intégrés dans la fonction publique, devenant de fait des fonctionnaires et agents de l'État.
Fils Charly Kolinzongo est danseur. Il a hérité de ses ancêtres la danse Gbandji, propre au peuple Ngbandi, originaire du sud de la République centrafricaine.
"Au village, je voyais mes grands-parents, mes grands frères qui se réunissaient en cercle, ou bien sous un arbre. Ils dansaient, ils chantaient en patois et véhiculaient des messages, ce qui m'a poussé à m'intéresser à la pratique de cette danse", a-t-il raconté.
Aujourd'hui, Fils Charly Kolinzongo est devenu un danseur confirmé. À travers son art, il contribue à préserver les liens entre les Ngbandi, dont la zone d'habitation s'étend entre la République centrafricaine et la République démocratique du Congo.
"Nous, ici, les Ngbandi centrafricains, on parle la langue Yakoma. Les Ngbandi congolais, ils parlent le Mogbandji. Il y a une forte similitude, même s'il y a des nuances phonétiques et des accents. Mais nous sommes dans la même culture, la même pratique et la même tradition."
Malgré son rôle de gardien du patrimoine culturel de sa communauté, Fils Charly Kolinzongo vit difficilement de son art. Comme lui, de nombreux artistes, qu'ils soient comédiens, chanteurs ou danseurs, vivent dans la précarité.
En choisissant d'intégrer 200 artistes dans la fonction publique, dans un processus qui se poursuit actuellement, le gouvernement centrafricain a voulu leur offrir une meilleure sécurité financière. Fils Charly Kolinzongo pourrait lui aussi bénéficier de cette mesure.
"Je voudrais dire merci au gouvernement : il y a des artistes qui œuvrent pour propulser et promouvoir les rythmes de chez nous. Mais ils sont mal rémunérés et ça me plaît, aujourd'hui, cette idée du gouvernement d'intégrer les artistes", a salué Fils Charly Kolinzongo.
Gervais Lakosso est le directeur du Centre de recherche et d'éducation par les arts, une institution culturelle reconnue à Bangui. Il estime que la décision du gouvernement constitue un premier pas dans la bonne direction, tout en soulignant qu'elle ne concernera qu'une partie des artistes.
Pour les autres, l'amélioration des conditions de vie dépendra notamment de la mise en service effective de l'organisme chargé de la gestion collective des droits d'auteur.
"Ce geste du gouvernement, quoi qu'il soit à saluer, ne règle pas le problème. Ceux qui sont intégrés dans la fonction publique vont avoir un statut parce qu'ils vont devenir les fonctionnaires de l'État. Mais les autres, qu'est-ce qu'ils deviennent ? Rien ! À partir du moment où la grande structure qui devrait collecter et gérer le droit des artistes n'est toujours pas mise en place, malgré la volonté politique du chef de l'État, je le dis, qui a promulgué les instruments juridiques de l'organisme de gestion collective de droits d'auteur et droits voisins", a expliqué Gervais Lakosso.
Au-delà de la question de la rémunération, certains experts s'interrogent sur les conséquences de ce statut pour la liberté de parole des artistes. En devenant des agents de l'État et en dépendant financièrement de l'argent public, certains pourraient se retrouver dans une situation délicate lorsqu'il s'agira de critiquer les actions du gouvernement.
Si l'intégration dans la fonction publique peut offrir une stabilité financière à une partie des artistes centrafricains, elle ne saurait, à elle seule, répondre à l'ensemble des difficultés du secteur culturel. La mise en place effective d'un système de gestion collective des droits d'auteur reste un enjeu majeur pour garantir une rémunération plus équitable et préserver l'autonomie des créateurs.